Alliances entre organisations internationales:
les changements climatiques

Martin Beniston

Martin Beniston
Professeur en climatologie, Université de Genève

Le Professeur Martin Beniston, né au Royaume- Uni, citoyen français, suisse et britannique, dirige le Groupe de recherche sur les changements climatiques et les impacts du climat à l'Université de Genève. Il est l'auteur principal et réviseur du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC).

Soutenu financièrement par le PNUE et avec l'aide de DEWA/GRID-Europe, le Service mondial de surveillance des glaciers (WGMS) basé à Zurich, a indiqué en janvier 2007 que les glaciers de montagne du monde entier continuaient à fondre. Les chiffres provisoires pour 2005 révèlent une réduction d'épaisseur d'environ un demi-mètre de glace pour les glaciers mesurés. Les nouvelles données confirment la tendance à une accélération de la perte de glace au cours des 25 dernières années et portent la perte moyenne d'épaisseur depuis 1980 des 30 glaciers de référence de neuf chaînes de montagnes à environ 9,6 mètres équivalents en eau. En moyenne, un mètre équivalent en eau correspond à une épaisseur de glace de 1,1 mètre. La perte annuelle moyenne de glace depuis 2000 a été 1,6 fois plus importante que la perte moyenne pendant les années 1990 et trois fois plus importante que pendant les années 1980.

www.wgms.ch www.grid.unep.ch

L'opinion d'un climatologue

Le réchauffement climatique et la Suisse: qu'est-ce qui nous attend?

L'Université de Genève a créé un groupe spécial d'étude des changements climatiques et de ses effets en Suisse. Le chef du groupe, le climatologue Martin Beniston, parle des conséquences de ces changements au niveau local.

Au cours des prochaines décennies, qu'impliquera le réchauffement climatique pour la Suisse?

Le réchauffement climatique rapide attendu ces prochaines décennies se traduira en Suisse par une hausse moyenne des températures hivernales de 2 à 4°C par rapport à aujourd'hui et une augmentation des précipitations de 5 à 20%. En été les températures pourraient être de 5 à 7°C plus chaudes qu'actuellement, avec une diminution de 10 à 30% des régimes de pluies. On peut ainsi parler d'une transition progressive vers un «climat de type méditerranéen», caractérisé par une saison des pluies bien marquée en hiver et des étés chauds et secs.

Y-a-t-il des gens qui pourraient penser que ces changements sont souhaitables?

Je ne pense pas. Un changement climatique régional aussi radical s'accompagnerait d'une augmentation de canicules au moins aussi intenses que celle de 2003 et d'une augmentation des périodes de sécheresse et de leur gravité. Paradoxalement, nous pouvons aussi nous attendre à des pluies torrentielles accompagnées d'inondations comme à Berne et à Lucerne en août 2005, dont le coût en vies humaines et en biens a été faramineux. Ces inondations ont emporté des routes et des voies ferrées, coupé du monde des villages entiers, entraîné des évacuations massives, contaminé l'approvisionnement en eau, coupé les lignes électriques. Plusieurs personnes se sont noyées ou ont été emportées par des coulées de boue.

Que signifieront les changements climatiques pour la région genevoise, plus spécifiquement?

La vallée du Rhône et le bassin lémanique (lac de Genève) seront bien entendu directement concernés par ces changements. Cependant les impacts indirects dans les régions de montagne en amont pourraient encore être plus importants. En effet, c'est de là que vient l'eau qui alimente le Rhône, ses affluents et donc le Léman, et un bouleversement du climat alpin aura des répercussions physiques, biologiques et écologiques importantes.

Est-ce que les glaciers suisses sont vraiment en train de fondre rapidement?

En Suisse, la «cryosphère» - les régions occupées par les glaciers, les neiges éternelles et le permafrost - dont la superficie est déjà en fort recul depuis plus d'un siècle, connaîtra une régression encore plus marquée à l'avenir. Environ 50 à 90% de la masse de nos glaciers pourrait disparaître d'ici la fin du 21e siècle, selon l'amplitude effective du réchauffement. En général, la limite de la neige remonterait d'environ 150 m pour chaque degré de réchauffement.

Enfin, le recul du permafrost s'accompagnerait d'une augmentation de l'instabilité des versants montagneux. Nous pouvons donc craindre des épisodes plus fréquents d'avalanches, d'éboulements et de coulées de boue. Il y aurait enfin également des conséquences non négligeables en termes de souffrances humaines et de destruction des infrastructures.

Quelles seront les conséquences pour le Rhône?

Concernant l'hydrologie de la région, les débits du Rhône et des cours d'eau plus petits qui l'alimentent seront affectés par les changements saisonniers des régimes de précipitations et par le fait que la neige cèdera la place à la pluie en dessous de 1500 m d'altitude. Étant donné qu'une part importante de l'alimentation en eau du Rhône provient de la fonte des neiges et des glaciers, le caractère saisonnier des débits connaîtra d'importantes transformations puisque la neige aura tendance à fondre de manière plus précoce au printemps. Les changements hydrologiques qui se manifestent en montagne seront ressentis de façon plus marquée dans les vallées et les plaines et jusque dans le Bassin lémanique, là où les besoins en eau sont les plus importants du fait de la densité de population, de l'agriculture extensive et de la croissance industrielle.

Quelles seront les conséquences de ces changements sur l'environnement de ces régions?

Il est difficile de les prédire en détail, mais on pense que la diversité biologique des écosystèmes de montagne s'appauvrira. La végétation migrera vers des altitudes plus élevées, où les conditions de croissance de demain seront semblables à celles d'aujourd'hui, les espèces déjà proches des sommets seront appelées à s'adapter ou à disparaître, enfin les mécanismes normaux de concurrence entre les espèces seront perturbés, au détriment de celles dont les capacités d'adaptation et de migration sont plus faibles. Il peut sembler paradoxal que la végétation de montagne, qui est si robuste et qui est capable de résister à des conditions climatiques extrêmes, soit menacée d'extinction suite à un changement apparemment mineur. Ceci s'explique par le fait que les plantes se sont adaptées aux extrêmes climatiques, à une saison de croissance très courte, à la pauvreté des sols, aux pentes raides et à la concurrence entre les espèces. Elles survivent par conséquent à l'intérieur de limites environnementales («environmental bandwidth») très étroites. Toute perturbation climatique peut rompre l'équilibre entre ces facteurs essentiels à la survie et se révéler désastreuse pour certains types de végétation.

Qu'en est-il des animaux?

La faune de montagne sera plus ou moins confrontée aux mêmes pressions et obstacles que les plantes, en fonction de la migration ou de la diminution de leurs disponibilités alimentaires, de l'instabilité croissante de leurs habitats, et des modifications des aires de répartition et du comportement de leurs prédateurs et concurrents.

Comment les populations humaines seront-elles touchées par ces transformations?

Leurs moyens d'existence seront gravement perturbés, surtout dans les régions de montagne. Il ne fait aucun doute que le tourisme hivernal dans les Alpes sera fortement touché par des conditions d'enneigement médiocres et plus aléatoires qu'aujourd'hui. Les communes qui tirent leurs revenus de l'industrie du ski connaîtront des revers financiers majeurs. Nous l'avons vu, l'instabilité des terrains due à la fonte du permafrost pourrait poser des problèmes de sécurité des personnes, des infrastructures, des communications et des transports.

La perturbation du cycle hydrologique se répercutera sur la quantité et la qualité de l'eau, ce qui aura des impacts sur la santé et les activités et industries qui dépendent de l'eau. Par exemple, la sécurité des centrales hydroélectriques, envers lesquelles la Suisse a une telle dépendance, sera compromise. Enfin, le lac Léman pourrait connaître, surtout pendant les canicules estivales, des problèmes de qualité de l'eau, avec l'émergence de conditions propices à la prolifération de bactéries pathogènes.

Y a-t-il malgré tout une lueur d'espoir?

Le seul effet positif auquel je puisse penser concerne l'agriculture. Par exemple, le réchauffement pourrait allonger la saison de croissance des plantes et diminuer le risque de gels printaniers, souvent dévastateurs pour les arbres fruitiers. Mais il s'agit probablement d'un faux espoir, qui sera neutralisé par un risque accru de sécheresse et le manque d'eau pour l'irrigation.

Que peut-on faire?

Malheureusement, à ce point, le réchauffement climatique est inévitable. Mais nous pouvons soutenir les efforts visant à réduire son amplitude, et ici en Suisse, nous pouvons nous préparer aux inondations hivernales et aux sécheresses estivales qui ne manqueront pas de se produire dans un avenir proche.

www.unige.ch